Cécilia BECANOVIC


Publication Catalogue d’exposition du Salon de Montrouge 2016


L’aiguille et la tronçonneuse:
un idéal de vie, une Cause

Travailler à deux, c’est mettre les choses au milieu. En agissant ainsi, on collabore, on partage et surtout, on favorise l’incarnation de ce goût commun, qu’aucun des deux individus, formant ce qu’on appelle un duo, ne pourrait véritablement revendiquer seul. Ensemble, Aurélie Ferruel et Florentine Guédon sont cirque, humour, provocation et jeu.
En 2010, elles réunissaient leurs outils de travail (l’aiguille à coudre et la tronçonneuse) pour louer l’hérédité par apprentissage, raviver la connaissance de traditions rurales et faciliter leur transmission dans le contexte de l’exposition.
C’est à partir de leur histoire personnelle (l’une est vendéenne, l’autre normande) que cette pensée du clan, au sens propre ou métaphorique, ne les a plus quittées. L’installation Sisi la famille (2013), comportant une photographie et treize coiffes, sonnait comme une déclaration, un manifeste qui donne de bonnes raisons pour rassembler un groupe d’individus. Réunir leurs familles, en les laissant créer des coiffes qui reflètent l’identité de chacun, leur nature profonde et ce qui les inscrits dans une structure sociale précise, était une manière de défendre la création artistique comme une solitude librement et résolument interrompue. Pas de repli pour ces deux femmes qui avancent fièrement vers les autres (avec les extraordinaires reliefs de leur costumes de scène à mi-chemin entre la douceur du folklore et le cuirassé d’une armure), mais des histoires à partager en chantant, en mangeant ou en dansant. Chez Ferruel et Guédon libérer l’instinct (une performance récente remplaçait les mots par des cris) est le réel moyen de construire un idéal : la culture d’un individu bicéphale, à la fois citadin et campagnard, amusé de porter la collerette pour piétiner en société un soir de vernissage.

Julie CRENN


Publication BORN AND DIE et BRANDED 2016


L’anthropologue étudie le genre humain dans sa totalité. Il en observe le corps, les spécificités physiques, mais aussi la culture grâce aux disciplines connexes comme l’ethnologie et la sociologie. Aurélie Ferruel et Florentine Guédon inscrivent leur réflexion plastique dans une perspective clairement anthropologique. L’humain, son histoire, sa mémoire et son savoir, en est le sujet moteur. Pour mieux l’appréhender, elles mènent un travail d’analyse sur le terrain, en immersion conviviale et collective. Depuis 2010, elles partent à la rencontre de groupes, de clans et de tribus, proches et inconnus, dont elles décryptent les moeurs, les traditions, les rites, les costumes, les danses, les chants, les spécialités gastronomiques et toutes les spécificités qui les composent. Les deux artistes tentent de saisir les objets, les gestes, les mythes et les codes qui architecturent les microsociétés dont elles s’imprègnent.
Nous sommes tous membre d’un clan, à commencer par notre famille. Les artistes font de leurs familles respectives, en Vendée et en Normandie, un terrain d’investigation et d’expérimentation. Florentine Guédon a reçu l’enseignement de la couture par sa grand-mère, tandis qu’Aurélie Ferruel excelle dans le maniement de la mini-tronçonneuse grâce à son père. Drôle d’alliance que celle de la couture et du bûcheronnage. Une alliance rendue possible par la transmission de savoir-faire, d’une génération à une autre. La notion de transmission (pratique, orale, écrite ou intuitive) au sein d’un groupe s’inscrit au coeur de nombreux projets. En 2013, elles entreprennent la réalisation d’une photographie de famille, l’union de leurs deux familles, où chacun porte une coiffe signifiant à la fois une personnalité et une compétence (Sisi La Famille). Quels objets nous représentent le mieux ? Comment et pourquoi ? Une photographie résulte d’une mise en scène réalisée au beau milieu d’un champ normand. Les coiffes sont comprises comme de véritables sculptures, qui vont ensuite être mises en scène en couronnant des structures en bois brut. La performance, forme vivante, donne lieu à la sculpture. Les deux pratiques sont indissociables, l’une engendre l’autre et vice versa. Les vêtements et les objets créés pour chaque projet ne sont pas les simples accessoires d’une mise en scène ou d’un rituel, ils sont envisagés comme des sculptures à part entière. En ce sens, elles activent Temps Libre (2013-2015), une performance conçue comme un temps de travail durant lequel elles tissent une tapisserie. Harnachées d’un vêtement-outil, elles sont assises de par et d’autre d’un métier à tisser fabriqué de manière artisanale.
Nous sommes tous membre d’un clan, à commencer par notre famille. Les artistes font de leurs familles respectives, en Vendée et en Normandie, un terrain d’investigation et d’expérimentation. Florentine Guédon a reçu l’enseignement de la couture par sa grand-mère, tandis qu’Aurélie Ferruel excelle dans le maniement de la mini-tronçonneuse grâce à son père. Drôle d’alliance que celle de la couture et du bûcheronnage. Une alliance rendue possible par la transmission de savoir-faire, d’une génération à une autre. La notion de transmission (pratique, orale, écrite ou intuitive) au sein d’un groupe s’inscrit au coeur de nombreux projets. En 2013, elles entreprennent la réalisation d’une photographie de famille, l’union de leurs deux familles, où chacun porte une coiffe signifiant à la fois une personnalité et une compétence (Sisi La Famille). Quels objets nous représentent le mieux ? Comment et pourquoi ? Une photographie résulte d’une mise en scène réalisée au beau milieu d’un champ normand. Les coiffes sont comprises comme de véritables sculptures, qui vont ensuite être mises en scène en couronnant des structures en bois brut. La performance, forme vivante, donne lieu à la sculpture. Les deux pratiques sont indissociables, l’une engendre l’autre et vice versa. Les vêtements et les objets créés pour chaque projet ne sont pas les simples accessoires d’une mise en scène ou d’un rituel, ils sont envisagés comme des sculptures à part entière. En ce sens, elles activent Temps Libre (2013-2015), une performance conçue comme un temps de travail durant lequel elles tissent une tapisserie. Harnachées d’un vêtement-outil, elles sont assises de par et d’autre d’un métier à tisser fabriqué de manière artisanale.
La visée anthropologique pose aussi la question de l’exotisme et des objets issus des rites cultuels. De nombreux objets, de provenance africaine, asiatique ou sud-américaine, sont sculptés et réalisés à des fins cultuelles et ne sont pas intrinsèquement envisagés comme des oeuvres d’art. Pourtant, les Occidentaux y voient une dimension artistique, magique et mystique forte. Du point de vue occidental, les objets incarnent l’Autre et détiennent une aura exotique. Sans quitter l’hexagone, le milieu rural, les pratiques culturelles et les traditions populaires recèlent une dimension exotique cependant dépourvue du charme des contrées lointaines. En explorant les processus de transmission, Aurélie Ferruel et Florentine Guédon, artistes-ethnologues, travaillent aussi la valeur et la portée de l’objet cultuel (masque, attribut, vêtement, blason, accessoire). Pour cela elles hybrident les cultures, les récits et les pratiques. Les sculptures résultent d’un métissage : technique et culturelle. Elles prospectent tant au niveau local (Normandie et Vendée), qu’au niveau international, leur recherche est transhistorique et transculturelle. De la danse Shangaan en Afrique du Sud au Fest-noz breton, en passant par l’art des azulejos portugais, La Confrérie des Chevaliers du Goute-Boudin de Mortagne-au-Perche ou les chants paillards vendéens, tout est prétexte à rencontre, à expérience et à création. En 2015, lors d’une résidence à Louvigné-Du-Désert, les deux artistes mixent les costumes traditionnels bretons avec ceux de l’ethnie sud-africaine Shangaan. La jupe plissée bouffante rencontre alors la coiffe et le plastron.
Danse avec le Cul articule le chant et la danse comme armes de séduction. Pendant que leurs grand-mères chantent et que le grand-père joue de l’harmonica, les artistes dansent en compagnie d’hommes sculptés dans le bois, inertes et dociles.
Aurélie Ferruel et Florentine Guédon développent une oeuvre participative conjuguant les histoires et les spécificités ethniques. La mutualisation des expériences est mise à profit d’une réflexion profondément humaine. Avec humour et sincérité, elles pointent du doigt différents débats sur la lente morte des traditions populaires, sur le genre (notamment la place et le rôle des femmes dans le milieu rural) ou encore sur les questions qui opposent le folklore et la tradition. Par l’appropriation des codes, des rites et des traditions, Aurélie Ferruel et Florentine Guédon mettent en lumière un pan d’une culture commune méconnu et trop largement déprécié. La transposition des univers est plurielle et métisse, elle engendre une réactivation et réactualisation d’un territoire qui souffre d’un mépris et d’une invisibilité auxquels l’art peut remédier.